Sole mio - Albertine disparue

Publié le par kate.rene

“... je restais immobile, sans être capable non seulement de me lever mais même de décider que je me lèverais. Ma pensée sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, s’occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases successives de Sole mio, à chanter mentalement avec le chanteur, à prévoir l’élan qui allait l’emporter, à m’y laisser aller avec elle aussi ; à retomber ensuite. Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois, ne m’intéressait nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en l’écoutant aussi religieusement jusqu’au bout. Enfin, aucun des motifs connus d’avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir la résolution dont j’avais besoin ; bien plus, chacune de ces phrases, quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre efficacement cette résolution ou plutôt elle m’obligeait à la résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer l’heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d’écouter Sole mio se chargeait d’une tristesse profonde presque désespérée. Je sentais bien qu’en réalité, c’était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger ; mais me dire “Je ne pars pas”, qui ne m’était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre : “Je vais entendre encore une phrase de Sole mio”  ; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m’échappait pas et, tout en me disant : “Je ne fais en somme qu’écouter une phrase de plus”, je savais ce que cela voulait dire : “Je resterai seul à Venise.” Et c’est peut-être cette tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme désespéré mais fascinateur de ce chant, chaque note que lançait la voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires venait me frapper en plein coeur ; quand la phrase était consommée en bas et que le morceau semblait fini, le chanteur n’en avait pas assez et reprenait en haut comme s’il avait besoin de proclamer une fois de plus ma solitude et mon désespoir. Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. J’étais étreint par l’angoisse que me causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l’âme de Venise s’en était échappée, de ce Rialto banal qui n’était plus le Rialto, - par ce chant de désespoir que devenait Sole mio et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise ; j’assistais à la lente réalisation de mon malheur construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immutable et poignant”.

Albertine disparue - Chapitre III

sole miobd

Publié dans MARCEL PROUST

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Tietie007 02/10/2013 10:58


Nous sommes tous amoureux de San Giorgio !

kate.rene 03/10/2013 10:11



E si !